Marianne and Brice's Journeys

14 janvier 2005

Le 16 avril 2005 a Shanghai : un jour pas comme les autres

brochette_de_panneaux



Aujourd'hui j’ai vécu quelque chose d’exceptionnel, il faut que je me pose pour décrire ce que j’ai vu le mieux possible, mais ce sera difficile: j'ai assisté à la manifestation anti-japonaise d'aujourd'hui à Shanghai. Apres 7 heures de marche, je viens juste de rentrer, je ne sais pas comment les gens vont en parler mais je suis prêt a parier qu'on en reparlera longtemps! Je dirais 30 000 manifestants, la plus grosse manif (à Shanghai et à Pékin) depuis les événements de Tian An Men en 1989 et sans doute la plus grosse manif anti-Japon depuis les années 40. Des pancartes très violentes, un nationalisme chinois bouillant, des magasins et restaurants japonais saccagés devant nos yeux, des voitures retournées et cassées, assez violent, surtout à l’arrière du cortège. A la fin, une marée humaine autour du consulat du Japon, une muraille de policiers et militaires casqués, et un consulat défiguré par des jets de projectiles en tout genre, bouteilles de bière, pavés, bombes de peinture, œufs, pendant près de 4 heures. Nous sommes repartis vers 16h (nous avions commence sur la rue de Nankin a 9h et il n'y avait qu'une petite centaine de personnes!) et il y avait encore une énorme foule qui arrivait par vagues. Peut être que demain matin encore il y aura des gens qui seront en train de lancer des briques contre les vitres du consulat sous les yeux presque fermés de la police. Je comprends vraiment la haine que peuvent ressentir ces Chinois, là encore une histoire de face, mais ces débordements m'écœurent et sincèrement m'ont fait peur.

J'ai pris quelques notes sur mon fidèle petit carnet, au fur et à mesure que la foule s'épaississait et s'électrifiait. Je les reprends ci-dessous, c'est à peu près dans l'ordre chronologique:

Nous arrivons à 9 heures sur la place du peuple. Là on sent déjà une ambiance très spéciale. Il y a un groupe d'une centaine de Chinois qui s'est regroupé sur le coin de la rue de Nankin. Au hasard, sur les banderoles, je lis, parfois estomaqué : "Kill Japanese" "Fuck Japig" "Fuck Japanese"  "Kill the Japan" (sic) "Boycott Japanese Goods", des riben (=Japon) barrés, des photos de Koizumi transformé en porc ou en chien grâce à Photoshop, des bras d'honneur dessinés sur fond de drapeau nippon, "Japan Go To Hell".

La troupe marche vite. Tous ont moins de 30 ans, beaucoup de filles, presque autant que de garçons. Beaucoup semblent peu habitués a manifester, certaines fois ils cafouillent les slogans et rient. Slogans à part, l’ambiance est encore bon enfant. On traverse le downtown de Shanghai, et les cuistots des lamian sortent, ébahis de voir ça. On remarque certains jeunes leaders, ils portent d'immenses drapeaux chinois, et crient à haute voix des slogans que la foule reprend de bon coeur. Les slogans sont durs ("da ri!" "da ri!", etc... qui veut dire, selon, "tuez les japonais!", "frappez les japonais!"), parfois on chante l'hymne national ("qi lai! qi lai!", "Debout! Debout!"). Les premières insultes envers les conducteurs de voitures japonaises commencent à fuser, on tape sur les voitures avec la paume. On est à H+1, la foule, d'une centaine, est passée à un millier. Toujours ce pas alerte, les quelques photographes suent des grosses gouttes pour rattraper le cortège.



stop_japan



Nous sommes à présent sur YanAn Lu, la rue la plus longue de la ville, qui la traverse d'Est en Ouest. On passe au sud du parc du peuple, direction l'Ouest. C'est là que la foule va se renforcer, retrouver d'autres groupes, et au bout de trois heures, il y a bien 5000 personnes.



la_foule



Des badauds, souvent plus âgés, se massent sur les grandes passerelles (utilisées pour traverser les grands boulevards) et applaudissent les "jeunes" au passage. Tout me parait très organisé.

"Hey! Join us!" me lance un groupe de Chinois, petits drapeaux à la main. Je décline poliment l'offre en faisant mine de ne pas bien comprendre la situation.

Dans la foule, certain brandissent des photos de grands parents massacrés à Nankin.

On distribue plein de tracts résumant les raisons pour lesquelles il faut manifester, et énumérant les marques japonaises une par une afin de mieux savoir les boycotter. J'en prend un, "pour l'Histoire", le plie et le met rapidement dans ma poche.

Justement, nous croisons notre première publicité Toyota, sur le toit d'un immeuble. Jet de pommes et de bouteilles d'eau. Mais la plupart des projectiles frappe les fenêtres des appartements en dessous. Les habitants aboient et le cortège passe.

Un homme porte son petit garçon sur les épaules, le petit garçon porte un petit drapeau. L'homme scande des slogans que je ne comprends pas, mais la foule répond, presque en transe. Ce petit bonhomme tout haut perché comprend-t-il ce qui lui arrive? La foule semble aimer ce patriote en herbe.

Soudain, je m'arrête et me retourne. Tous ces drapeaux, tous ces jeunes, toutes ces femmes, cette ambiance encore bon enfant, le fait que tout le monde les rejoint et que tous les cent mètres la foule grossit d'une centaine de personne, ces sourires, cette énergie, je pense à la Révolution de 1848 (la deuxième République). Rien à voir me dira-t-on, d’autant que la deuxième république avait instauré le suffrage universel (sic) mais voila le sentiment que j'ai, cette marche est lyrique, romantique, pleine d'espérance. C'est la première fois pour eux, c'est beau.



jeunesse_mobilisee



Les premiers haut-parleurs font leur apparition. La foule est maintenant immense. Il est 13 heures et quelques, il doit bien y avoir 10 000 personnes. Estomaqués, nous regardons tout ce monde. Il se passe bien 25 minutes entre la tête et la fin de cortège. Erreur de notre part peut être que d'avoir attendu cette fin de cortège, car celle-ci n'est plus la révolution romantique de 48. Une Honda est prise d'assaut. La femme à l'intérieur, chinoise, ne peut rien faire. J’imagine la peur qui doit l'envahir. On monte sur la carrosserie, en un éclair la voiture n'est que débris de verres. On ne touche pas à la femme, c'est au symbole que l'on s'attaque. Tout de même, la violence choque.



voiture_saccagee



remains



S'ensuit une série de voitures ainsi passées a tabac, une haie d'honneur se réjouissant de pouvoir se défouler (enfin? après tant de refoulements...) à loisir, sous le regard complice des policiers.



le_gros_bordel



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Du mini stands improvisés de calligraphies apparaissent. Les manifestants y achètent pour 2 kuai un beau "Non au Japon" "tuez les japonais" "Boycottez le japon" ou "castrez les japonais" (au choix, ça fait froid dans le dos)

Nous passons dans une zone en construction, on n'entend plus les slogans à cause des marteau-piqueurs. Juste devant moi, un manifestant enjoint les travailleurs de se reposer. "xiuxi xiuxi ba!" "Reposez-vous!". Mais les travailleurs de répondre d’un signe de la main que non, ils doivent continuer à travailler. Il ne faut pas rêver, nous sommes à Shanghai! Mais face à une telle foule, les marteau-piqueurs progressivement s’éteignent quand même. Les travailleurs lèvent le poing! Les cuistots tout de blanc vêtus, eux aussi, sortent et scandent des slogans repris avec amusement par la foule.

Une Toyota arrive de la gauche, et a l'air de vouloir tenter de traverser la foule. Deux manifestants lui disent de vite faire demi-tour. Beau geste d'humanité dans cette ambiance qui commence à se détériorer. Pause déjeuner, on mange des raviolis. 30 minutes plus tard, d'autres groupes arrivent encore, d'on ne sait où!

On apprend que le cortège se dirige vers le consulat du Japon. Il se situe en face de notre restaurant japonais préféré. Sur cette place et dans les rues adjacentes, des dizaines de milliers de personnes s'attroupent. On n'avance plus. Plus de mouvement, donc les gens s'embêtent, et ils commencent à être violents. Tous les restaurants japonais du coin sont saccagés jusqu'au dernier bris de verre.



restau_saccage_1



restau_saccage_2



panneau_detruit



Une Nissan est retournée. Une pancarte est posée dessus. On y lit: « il faut castrer les Japonais. » Les policiers forment un cordon de sécurité. « Keyi pai, keyi pai » (« vous pouvez prendre des photos ») disent-t-ils, tout de même.



voiture_retournee



La foule, à tour de rôle, jette tout ce qu'elle a sous la main sur les murs du consulat. En temps normal il ne ressemble a rien, mais là, même en n’étant pas Japonais, on imagine bien l’humiliation qu’ils peuvent ressentir.



devant_le_consulat



Les policiers sont partout et forment des murs humains pour canaliser les gens. Les militaires casqués façon CRS font leur apparition.



securite_renforcee



Ils ne font rien mais assurent que personne n'entre dans le consulat. Spectacle hallucinant. Des briques, des grosses bouteilles de bière, volent, et tout le monde regarde en espérant que celles-ci transperceront enfin les quelques fenêtres dures a cuir. Des canettes de peinture s’écrasent contre les murs. Le consulat général du Japon ressemble à un gribouillis d’un enfant de 4 ans. Et encore des gens qui arrivent. On pense qu'il y a bien en tout 30 000 personnes. Les chiffres ne veulent rien dire. Imaginez des boulevards entiers noirs de monde, une marée humaine. Des bouteilles tombent sur les militaires parfois, au lieu du consulat, et c’est à ce moment qu’on se dit qu'il faut partir. On tente de me refiler une pancarte (dont le slogan n’est pas trop agressif et en essence fait référence, en anglais, à la Chine perdant sans cesse la face a cause du Japon) je la prends et cherche un endroit pour la poser. Ne nous melons pas de ça sans tout comprendre.



militaires_et_manifestant



pause_dejeuner



les_flics_regardent



Un Chinois à qui on parle tout à la fin nous dit que tous les chinois se rappelleront du 16 avril 2005....

J'ai pris des photos sur l'appareil numérique d’une amie de Boris (lui en prenait avec un vrai bel appareil pour les faire développer et peut être exposer). Ce sont des photos exceptionnelles je pense car voir une telle manifestation en Chine est chose rare. J'ai aussi filme le cassage de voiture où en trois secondes la Honda, avec une femme au volant, s'est faite attaquer par la fin du cortège et en est sortie sans vitre arrière, entièrement défoncée et la carrosserie complètement cassée.

Nous étions toujours en dehors, en observateurs ahuris, bouche-bes, parfois admirant ce nationalisme chinois (qui va un peu à l'encontre de l'idéal internationaliste communiste mais qui est si typique au modèle chinois qui s'est toujours construit contre l'"autre"), cette spontanéité avec laquelle les shanghaiens sont sortis dans la rue, se sont joints au cortège, parfois craignant l’effet de foule (un effet rapidement possible en Chine) qui amène les gens à oublier toute retenue, et souvent révoltés par cette haine de l'autre et la complaisance de la police, de l'armée populaire et donc in fine de l'Etat.

Voila, à peine rentré du Hunan, j'ai eu la chance de vivre ce petit moment d'histoire, j'espère que la situation ne se dégradera pas plus que cela, que mes amis Japonais ne seront pas pris à partie (la copine d' Eric a peur d'aller en cours). Cette haine et cette force populaire, qui ressemblent à un véritable tsunami, fait froid dans le dos. Ca me rappelle Jakarta 1998 lorsque les Indonésiens, en pleine crise économique et financière, s'en étaient pris au Chinois et Indonésiens d'origine chinoise, à leurs magasins, il y avait eu des lynchages, des magasins brûlés, des morts. Le message n'était pas clair. C'était, dans un moment de grandes tensions sociales et économiques, la seule issue, le seul moyen de canaliser cette colère, sous un régime dur qui interdisait sa propre remise en question. Il fallait un bouc émissaire ; il fallait un bouc émissaire étranger, ce furent les Chinois, car ils étaient considerés les riches et profiteurs du pays.

Bien sur cette comparaison a ses limites et ses points d'interrogation: que veulent dire ces manifestations partout en Chine contre le Japon et tout ce qui est japonais?

Est-ce seulement de la haine? Est-ce une manière pour l'Etat de ranimer une sorte de nationalisme qui se désintègre depuis l'ouverture de Deng Xiaoping il y a 20 ans? Est-ce une manière pour le peuple de se retrouver, de vibrer a nouveau à la même fréquence, après tant d'années où manifester lui était impossible, après l'échec du mouvement pour la libéralisation politique de Tian An Men de 1989? Est-ce les deux, ce qui expliquerait cette complaisance malsaine des autorités?

Est-ce que cette manifestation "anti-étranger" peut porter en elle une espérance, celle que d'elle naîtra une génération qui sait se regrouper, s'organiser, vibrer d'une même corde pour une cause non plus extérieure, mais intérieure (la libéralisation du système politique et des medias par exemple). Ou veut-on leur en faire dire trop, à ces manifestants, en pensant que peut être ces mêmes jeunes (hommes et femmes, tous moins de 30 ans) pourront peut être, eux, et grâce à ces manifestations "d'entraînement", être armés pour manifester contre ce qui les oppresse vraiment (car la reconnaissance des massacres de Nankin, des crimes de guerres et de la guerre d'agression des années 30, ainsi que les conflits territoriaux pour raison de réserves de gaz, ne sont que très loin sur la liste des griefs du Chinois pauvre qui tente tous les jours de survivre, ainsi que d'une majorité croissante de Chinois de classe moyenne qui se préoccupent de plus en plus de libertés politiques), alors que les choses sont sans doute plus simple, plus basiques, moins réfléchies, plus spontanées, pure réaction nationaliste et populaire a un Japon prétentieux et honteusement amnésique, qui ne mérite clairement pas sa place au sein du Conseil de Sécurité.

Toutes ces questions bouillonnent dans mon esprit, comme mon sang bouillonnait dans mes veines en voyant ce qui se passait dans les rues de Shanghai aujourd'hui. Mélange d'incompréhension, d'espérance, de dégoût, de questions politiques et sociologiques, de questionnements sur l'avenir à court, moyen et long terme de cette Asie de l'Est devenue en quelques années, et presque incognito, une nouvelle poudrière (Corée du Nord, Taiwan/Chine, Japon/Chine, et Japon/Corée du Sud dont on parle beaucoup moins alors que la haine des Coréens pour les Japonais n'est pas loin d'égaler celle des chinois).

- "Pensez-vous qu'un jour le Japon s'excusera publiquement et pleinement de ses erreurs diplomatiques (Koizumi qui visite les tombes de criminels de guerre, l'affaire des livres d'Histoire), et historiques (la guerre d'agression et le massacre de Nankin incroyablement minimisés, sans cesse) commises à l’encontre de la Chine?"

- "Non" me répondit le chinois d'une quarantaine d'année qui observait et approuvait le cassage du consulat, sous nos yeux.

- "Mais alors pensez-vous, au vu des événements récents et de la dégradation dramatique de la situation, que la Chine et le Japon pourraient entrer en guerre?"

- "Non, Impossible."

Voila cette situation bien résumée. Cette partie du monde est une poudrière, mais la probabilité d'une guerre bilatérale ou multilatérale dans cette région, obsédée par le développement économique et par son insertion, ou son maintien, dans le marché et la culture mondiales, est quasi-nulle. Cependant, l'alternative fait tout aussi peur car où s'arrête cette xénophobie au sang chaud, cette haine de l'autre (l'autre étant Japonais ou Coréeen ou Chinois), qui grandit sans cesse en Chine, en Corée du Sud, et probablement très bientôt au Japon? Cette situation, où les autorités et le peuple font la paire, où la police regarde avec complaisance les haines se créer et se vivre, est une perspective bien effrayante.

Que peut-on espérer pour les jours à venir? Une excuse publique du Japon? Ce serait en effet le début de la solution. Mais elle ne viendra pas si facilement, car le Japon est le Japon. Et le saccage de ses ambassades ne va pas dans ce sens. Une attitude moins complaisante des autorités chinoises afin de faire cesser les attaques anti-japonaises qui ont déjà fait quelques morts dans le sud du Pays et provoqué le tabassage de trois étudiants japonais de Shanghai? Oui sans doute, mais les autorités ont peur de contre-attaquer, surtout contre des porteurs de drapeaux chinois, des "nationalistes" qui disent manifester pour le bien de la Chine (voir les très nombreuses banderoles "Wo Ai ZhongHua", "J'aime la Chine").



porte_drapeau



Les autorités, depuis Tian An Men, redoutent l'usage de la force contre le peuple chinois pour au moins deux raisons. La première est l'implication politico-mediatique au plan international d'une telle action, qui renverrait la Chine à la période post-Tian An Men et qui réduirait en cendres ses rêves de rejoindre l'élite mondiale. La seconde, est son éternelle peur du peuple, qui, tel un dragon, aime le sommeil (et l'aveuglement politique), mais se révèle très peu docile une fois réveillé. Pour preuve, dans certaines villes déjà, les manifestants ont ignoré les interdictions de manifester décrétés par les autorités, créant de fait une situation explosive très délicate a gérer pour l’Etat. Et puis faut-il vraiment espérer une intervention plus musclée des autorités? Car on peut espérer que ce genre de manifestations, certes extrêmement douteuses sur le plan moral, peut aussi porter en germe des manifestations à venir beaucoup plus justifiables. Car à travers l’apprentissage de l'art de manifester, de s'organiser, de faire des slogans, de rallier, de penser la confrontation, cette nouvelle génération, qui est descendue pour la première fois dans la rue aujourd'hui (et à Pékin il y a quelques jours, ainsi que dans plein d'autres villes demain), on a le droit de l'espérer, pourra peut être un jour s'organiser et rallier autant, voire plus, de monde pour des causes qui les touchent plus directement et que l'Etat préfère faire oublier en brandissant un nationalisme anti-japonais sans doute moins crucial qu'il n'y parait.



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